Musée du Chateau d'Argent

Samedi 3 août 2019

CHATEAU D’ARGENT

Cycle de conférences de l'été 2019, par Danielle VINCENT  à la  Scierie-musée Vincent de Ste Croix-aux-Mines.

 Conférences - Entretiens – Débats 

Entrée libre 

Tél. O6 47 14 67 88 

Les conférences paraissent sur internet : www.museechateaudargent.com 

«  Château d’Argent : Transmettre le savoir . »  

 

Passionnants sermons sur la vie, donnés en l’église St Nicolas
de Strasbourg, dans les années 19OO.
 
Samedi 3 août 2O19
 

 

Première partie .
 
Il ne sera pas inutile, pour parler de l’activité homilétique d’Albert Schweitzer, de situer ses prédications dans la trame de sa biographie.
 
Albert Schweitzer est né le 14 janvier 1875 à Kaysersberg, dans l’Alsace germanique. Quelques mois après sa naissance, ses parents déménagent dans le village de Gunsbach, où son père est nommé pasteur. Son enfance est heureuse, parmi trois frères et une sœur.
Il suit l’école primaire du village, et est accueilli chez des cousins à Mulhouse pour ses études secondaires, très poussées, puisqu’il y bénéficie d’un enseignement de latin et de grec.
 
Fin octobre 1893, à dix-huit ans, il entre à l’université de Strasbourg pour suivre des cours à la faculté de théologie et de philosophie. Il a une chambre au séminaire protestant, quai St Thomas, dont le directeur est alors Alfred Erichson, le futur éditeur des œuvres complètes de Jean Calvin. Il est important de noter l’idée qu’il avait alors sur le ministère du Christ : « J’étais convaincu que Jésus n’avait pas annoncé un royaume à créer et réaliser ici-bas par lui et les croyants, mais un royaume situé dans un monde surnaturel, dont l’avènement était proche » (Ma vie et ma pensée, p. 16). Il changera d’avis totalement plus tard, comme nous le verrons.
 
Il a une opinion des plus positives sur l’université allemande qu’il fréquente, et qui avait été créée en 1871 :
« Combien j’éprouvais de reconnaissance à l’égard de l’université que je fréquentais, parce qu’elle n’exerçait pas de tutelle sur l’étudiant et ne le tenait pas constamment en haleine par des examens, comme c’est le cas ailleurs : j’eus ainsi toute latitude pour poursuivre mes recherches historiques personnelles » (op.cit. p. 17).
 
En avril 1894, il effectue une année de service militaire à Strasbourg. Il a dix-neuf ans, et parvient à poursuivre ses études en même temps.
 
Quatre ans après, à 23 ans, il passe son premier examen de théologie. Il prépare parallèlement une thèse de doctorat de philosophie. Il complète, si besoin est, sa formation théologique par des séjours à la faculté de théologie de Paris, où il bénéficie de l’enseignement d’Auguste Sabatier, et à celle de Berlin, avec les cours de Nouveau Testament d’Adolphe Harnack.
Dans ces trois villes, Strasbourg, Paris et Berlin, il perfectionne aussi son apprentissage de l’orgue.
 
En juillet 1899, à 24 ans, il soutient sa thèse de doctorat en philosophie à Strasbourg, sur la pensée d’Emmanuel Kant, et reste à Strasbourg pour préparer sa thèse de licence en théologie.
 
Il a près de 25 ans, le 1er décembre 1899, lorsqu’il est nommé vicaire-adjoint à l’église Saint-Nicolas de Strasbourg. Il sera titularisé à ce poste, le 15 juillet 19OO, après avoir passé le deuxième examen de théologie.
Deux pasteurs déjà d’un certain âge exerçaient à St Nicolas : les pasteurs Knittel et Gerold. Albert leur est adjoint pour les décharger du culte du dimanche après-midi, de l’école du dimanche et du catéchisme.
Il adore prêcher, surtout le dimanche après-midi où il y a moins de monde et où il peut parler plus familièrement, à la manière de son père à Gunsbach. Il prépare ses prédications par écrit avec deux ou trois brouillons précédents, mais en prêchant, il se détache souvent de son propre texte. Les prédications du dimanche après-midi sont trop courtes, au goût de ses paroissiens : mais il répond qu’il ne veut pas faire de verbiage et préfère s’arrêter de prêcher lorsqu’il n’a plus rien à dire sur le texte commenté.
Il se rend aussi souvent à Gunsbach pour remplacer son père.
Il donne trois fois par semaine, à St Nicolas, des cours de catéchisme aux garçons.
Son traitement comme vicaire dans cette paroisse était de 1OO marks par mois. Il restait logé et prenait ses repas au séminaire St Thomas.
Il avait, dit-il, beaucoup de temps pour se consacrer à ses recherches théologiques.
 
Il décroche sa licence en théologie le 21 juillet 19OO, à 25 ans, et son agrégation dans cette même faculté à 27 ans, en 19O2 , et peut alors envisager une carrière d’enseignement à l’université.
Le 1er mars 19O2, il débute son enseignement à la faculté de théologie protestante de Strasbourg avec une leçon d’ouverture sur le Logos dans l’Evangile de Jean.
Durant l’été, il donne des conférences sur les Epîtres pastorales.
A la rentrée de 19O3, lorsque Gustave Anrich devient professeur d’histoire de l’Eglise à la faculté de théologie, Albert est nommé directeur du séminaire St Thomas, fonction qu’il avait exercée provisoirement pendant cinq mois en 19O1.
 
Depuis 19O2, il était aussi organiste de la Société Bach de l’église St Guillaume. Il avait entrepris un travail sur le cantor de Leipzig, qu’il publia en 19O8 en édition allemande.
 
Tout était maintenant bien en place dans sa vie. IL n’avait plus qu’à développer ces données.
Et c’est alors qu’il brise tout, au désespoir de sa mère.
Mais ce changement volontaire mûrissait en lui depuis le dimanche ensoleillé de Pentecôte de 1896. Il avait alors 21 ans : en s’éveillant, ce matin-là, tellement heureux, il se dit qu’il doit donner quelque chose en échange de son bonheur. Le payer. Il se fait alors un planning : il décide de se consacrer aux études universitaires, ainsi qu’à la musique jusqu’à l’âge de trente ans, puis « à un service purement humain » (op.cit. p.94).
Les paroles qui suivent expliquent cette révolution intérieure : « Je ne pouvais m’empêcher d’éprouver toute la souffrance que je voyais autour de moi, non seulement celle des hommes, mais celle de toutes les créatures. Je n’ai jamais essayé de me dérober à cette communion dans la souffrance. Il me semblait aller de soi que nous devons tous aider à porter le fardeau de douleur qui pèse sur le monde » (Ma vie… p. 265).
Il avait eu par la suite une correspondance avec Sigmund Freud. Par cette incapacité au bonheur, il ne s’était pourtant jamais demandé ce qu’il voulait donc expier. Sa vie, qu’il chargeait volontairement d’un travail écrasant, occupant ses jours et ses nuits, dès ses études de théologie, prenait l’allure d’une expiation constante. C’était comme  s’il se sentait investi du devoir de tout réparer à lui seul, de tout compenser. Cette contrainte ne fit que croître avec le temps, prenant en Afrique des proportions démesurées de sacrifice. « J’ai connu dans ma propre existence à certains moments tant de soucis, de détresse et de chagrin, qu’avec des nerfs moins solides, je me serais effondré. J’ai peine à porter la lourde charge de fatigue et de responsabilité qui, depuis des années pèse sur moi sans répit » écrit-il dans son livre : Ma vie et ma pensée (éd.Albin Michel, 196O, 1ère éd. ; 2O13, 2e éd. p. 267). 
Dans son sermon du 17 novembre 19O7 sur 1 Cor 15/25-26, il dédramatise même la mort ; on devine que, souvent, il l’a souhaitée : « Pour peu que vous ayez déjà réalisé combien la vie nous pèserait si nous n’avions pas la certitude qu’elle a des limites, vous savez que la mort est pour tous les hommes, même pour les plus heureux, non pas une ennemie, mais une libératrice » (Vivre. Paroles pour une éthique du temps présent. Ed. Albin Michel, 197O 1ère éd., 1995 2e éd., p. 1O4 ).
Qu’est-ce que ce brave Albert avait donc inconsciemment à expier ? Quel était son remords d’enfance enfoui ? Aujourd’hui, avec la psychanalyse, on peut se poser cette question.
 
Fidèle à sa résolution de jeunesse, il décide donc, à trente ans, de s’orienter vers la médecine.
Il démissionne de son poste de directeur du séminaire, renonçant à ses émoluments, mais continue à se charger d’un travail écrasant, en assumant toujours ses prédications dominicales à St Nicolas, ainsi que des concerts d’orgue à Paris et à Barcelone. Le soir même du concert, il revient à Strasbourg, et prépare ses sermons dans le train de nuit.
Il passe ses examens de médecine plus difficilement que les autres ; il pense que dans la trentaine, la mémoire n’est plus aussi brillante qu’auparavant.  EIl ne perd cependant pas de temps : en mai 19O9, à 34 ans, il réussit l’examen qui donne accès aux études médicales dans les hôpitaux, et en octobre 1911, à 36 ans, il réussit l’examen donnant droit au diplôme d’Etat. Le 17 décembre 1911 il passe la dernière épreuve de chirurgie, effectue un an de pratique en clinique et rédige sa thèse de doctorat avec, comme sujet, l’éventuelle paranoïa dont aurait souffert Jésus de Nazareth. Cette idée était émise par trois chercheurs de l’époque : De Loosten, William Hirsch et Binet-Sanglé, qui avaient cru déceler chez lui des idées de grandeur et de persécution. Il met un an, dit-il, à rédiger cette thèse sans enthousiasme (op.cit. p.118). Il va en même temps à Paris, au printemps 1912, pour étudier plus spécialement les maladies tropicales.
 
Une amitié profonde le liait avec une étudiante infirmière de Strasbourg, Hélène Breslau, elle-même fille de pasteur. Elle lui apportait une aide précieuse dans la correction et la rédaction de tous ses écrits Ils se marient le 18 juin 1912. Il a trente sept ans, et Hélène, née en 1878 en a trente quatre.
 
C’est par une annonce fortuite du bulletin de la Société des missions de Paris, qu’il décide de partir comme médecin au Gabon. Mais la Société des missions, d’un protestantisme conservateur, se méfiait des orientations théologiques libérales de Schweitzer. Il en fut outré, estimant que l’exercice de la médecine n’avait rien à voir avec les convictions religieuses. Risquant cependant de ne pas obtenir le feu vert, il alla, pour rassurer la Société des missions, jusqu’à s’engager à ne plus prêcher !
 
Le couple part une première fois au Gabon le vendredi saint de l’année 1913. Le jour du grand sacrifice.
 
En septembre 1917, fait prisonnier allemand par les Français, à GaraisonSt Rémy de Provence, Schweitzer reprend ses prédications dans le camp, comme auxiliaire du pasteur Liebrich, qui avait été son étudiant à Strasbourg… Toujours ce choix de l’effacement dans des postes subalternes : humilité expiatrice ?
 
En juillet 1918, il peut retourner en Alsace avec sa femme. En automne, le bourgmestre de Strasbourg lui propose alors un poste de médecin à l’hôpital civil dans le service de dermatologie.
En même temps, Schweitzer redevient auxiliaire à St Nicolas et peut recommencer à prêcher.
 
Oublié dans les milieux universitaires de Strasbourg, ainsi qu’en France, « comme un vieux sou qui a roulé sous une commode  » (op.cit. p. 2O3) , il est reconnu cependant à l’étranger. En Suède , l’archevêque Nathan Söderblom l’invite à venir faire des conférences à l’université d’Upsal. Il a des amitiés aussi dans les milieux universitaires de Zurich et de Berne, et pense un moment enseigner en Suisse. Il est nommé en 192O docteur honoris causa de la faculté de théologie de Zurich.
Mais sa vocation reprend le dessus, et dès 1924, il repart en Afrique.
 
Désormais, son énorme puissance de travail et de dévouement, lui permettra de mener de front son exercice de la médecine en Afrique, ses conférences théologiques , des prédications occasionnelles, la rédaction et publication de ses ouvrages, et les cinq cents concerts d’orgue qu’il donnera dans le monde entier.
 
Il reçoit le prix Nobel de la paix le 4 novembre 1954, malgré l’opposition du général de Gaulle et des Etats-Unis, puisqu’il avait prononcé plusieurs conférences sur le problème de la paix et dénoncé, notamment lors de cette cérémonie, la recherche nucléaire et l’utilisation des armes atomiques.
 
Albert Schweitzer s’est éteint à Lambaréné en 1965. Il avait quatre-vingt-dix ans. . Il est enterré là-bas, ainsi que son épouse décédée à Zurich en 1957 à l’âge de 79 ans. Un hôpital colmarien a reçu son nom, et à Strasbourg, la clinique Rhéna, le nom de sa fille .
 
 
Deuxième partie.
 
Ses sermons sont, dès les années 19OO, la préparation spirituelle de Schweitzer à son ministère futur. Ils sont le creuset de son destin.
Notamment son sermon sur les Missions du 6 janvier 19O5 (cf A.Schweitzer, Vivre. Paroles pour une éthique du temps présent. Editions Albin Michel, 1ère éd. 197O, 2e éd. 1995), dans lequel il élabore, pour ses auditeurs et surtout pour lui-même, les convictions qui vont lui donner, dix ans après, force, courage, volonté et persévérance de mener à bien son apostolat africain. On a comme l’impression qu’il s’agit d’une argumentation post eventum : c’est comme si, en 19O5, il avait déjà eu l’expérience de son investissement personnel au Gabon et en racontait l’histoire. Cette vocation s’est préparée durant de longues périodes. Il va commencer sa médecine en automne de cette même année. Quand il rédige ce sermon, il n’est même pas encore étudiant en médecine.
 
Ont précédé en particulier :
Un sermon sur les Béatitudes, le 24 mai 19OO où l’on entend que le royaume de Dieu, en proclamant heureux ceux qui pleurent, ne supprime pas la souffrance, mais en fait un instrument pédagogique nécessaire pour nous détourner de l’égoïsme, de la dureté et de l’incompréhension vis-à-vis des autres : « Quelle maîtresse a été la première à t’enseigner que nous ne vivons pas pour nous-mêmes ? La souffrance. Qui a ouvert ton âme à la miséricorde ? La souffrance. » (op.cit. p. 23).
La souffrance dans laquelle, ainsi que nous l’avons vu plus haut, le prédicateur endure sa vie et se force à l endurer par la fidélité qui scelle et donne un sens à toute son action (Sermon du 25 février 1912, Apoc. 2/1O, op.cit. p. 119 ss .
 
Vient ensuite, le 23 février 19O2 un sermon sur la Passion du Christ qui va dans le sens de l’apocatastase, déjà défendue par les pères de l’Eglise, notamment par Tertullien aux 2e et 3e siècles, théorie selon laquelle tous les hommes seront finalement sauvés en vertu de cette parole : « Quand j’aurai été élevé de terre, j’attirerai tous les hommes à moi » (Jn 12/32-33). Et l’orateur de s’écrier : « Ne nous serait-il pas permis de puiser dans cette parole l’espérance que ceux mêmes qui, à vues humaines, sont donnés pour perdus, seront sauvés malgré tout par la puissance de la croix du Golgotha ? » (p. 3O).
 
Et voici déjà un autre sermon qui annonce celui sur les missions : le sermon de l’Avent du 18 décembre 19O4 : « Quiconque met la main à la charrue et regarde en arrière, n’est pas propre au royaume de Dieu » (Lc 9/62).
« Lorsque j’étais enfant, j’aurais voulu apprendre à labourer. Je croyais que c’était facile, et qu’il suffisait de tenir les mancherons pour conduire la charrue. Mais j’ai bien dû apprendre que, pour qu’un sillon se forme, il fallait peser de tout son poids sur la charrue : rien ne sert dans la vie et aucun sillon ne se creuse si nous ne pesons pas de tout notre poids sur le manche » (p.68).
 
Dans son sermon sur les missions, du 6 janvier 19O5, il déplore que les missions ne sont pas populaires et que la plupart des gens ne veulent pas en entendre parler, estimant que l’argent donné pour ces œuvres est de l’argent jeté.
Au cours des années précédentes, Schweitzer s’était beaucoup passionné pour ce sujet et avait défendu l’honneur des missions à tout propos. Pour lui, la mission ne concerne pas avant tout la religion, car « elle est d’abord un devoir d’humanité, que ni nos gouvernements ni nos peuples n’ont compris » (p. 73). Les Etats se préoccupent avant tout de leur profit en exploitant ces pays de missions, ce sont des rapaces, mais ils ne « cherchent pas à faire de ces créatures humaines des hommes, ni à leur donner le sens du travail et de la discipline morale (…) Où sont les ouvriers, les artisans, les instituteurs, les savants, les médecins qui s’en vont vers ces contrées lointaines pour accomplir un devoir culturel ? (…) Ah ! la belle civilisation (on est en 19O5) qui sait parler en termes si édifiants de dignité humaine et de droits de l’homme et qui, en même temps, bafoue et foule aux pieds la dignité humaine et les droits de l’homme chez des milliers d’êtres, dont le seul tort est de vivre au-delà des mers, d’avoir une autre couleur de peau et de ne pas pouvoir se tirer d’affaire tout seuls ! » (p. 75).
Quand le Christ dit à ses disciples : « Je vous ferai pêcheurs d’hommes », « c’est comme s’il disait aux générations à venir : Pour commencer, vous allez tâcher que l’homme ne périsse pas. Suivez-le comme je l’ai suivi et rejoignez-le là où les autres ne le trouveraient plus. Allez à lui et soutenez-le jusqu’à ce qu’il redevienne un homme » (p. 76).
 
Il se produit ici une révolution totale dans la pensée d’Albert Schweitzer. Durant ses études de théologie, il estimait que le message du Christ était axé sur l’eschatologie, sur les fins dernières : « Lorsque je rentrai des manœuvres, des horizons tout nouveaux s’étaient ouverts devant moi. J’étais convaincu que Jésus n’avait pas annoncé un royaume à créer et à réaliser ici-bas par lui et les croyants, mais un royaume situé dans un monde surnaturel, dont l’avènement était proche » (Ma vie…op.cit. p. 16). Il avait alors dix-neuf ans. Plus loin aussi il affirme que « le christianisme est destiné à se développer dans un continuel processus de spiritualisation » (p.67). Il pense même qu’il nous faut pénétrer dans une autre vision du monde, chaque fois que nous écoutons la parole de Jésus : « Dans notre vision actuelle, qui affirme et exalte la vie, le christianisme est continuellement en danger d’être extériorisé » (p.68). Il veut parler ici d’un christianisme de parade. Ce sont les thèses qu’il défend dans sa Geschichte der Leben-Jesus Forschung (Tübingen 19O6 et 1913.).
 
Là on met le doigt sur l’énorme changement qui s’est produit chez Schweitzer dans les années 19O5 : alors que paraissait à Tübingen sa Leben-Jesus Forschung, il donne dans son sermon sur les Missions une version presque opposée à sa conception mystique du christianisme. De l’attente d’un royaume messianique spirituel et eschatologique, on passe maintenant à la décision de ne plus attendre, mais de construire un royaume de Dieu concret et visible, social et humain. C’est le passage du christianisme mystique au christianisme social.  « Jésus ne se comporte nullement comme un homme perdu dans un monde d’illusion, mais demeure toujours dans la réalité » ajoute-t-il  (op.cit. p. 119-12O).
Cette révolution intérieure, qui a quand même mûri pendant des années, se traduira par l’abandon de l’enseignement universitaire, du vicariat en paroisse, de la prédication et des concerts d’orgue. De tout, en somme, au profit de la mission proprement humanitaire .
 
Et nous qui parlons ici de ses sermons, voici que tout à coup nous sommes en présence d’une relativisation de la prédication par l’orateur lui-même. Une relativisation aussi de la recherche et de l’enseignement théologiques et même, ceci est très grave, une relativisation de la musique : en somme, de tout ce qui est auditionné, paroles et sons, de tout ce qui ne « reste » pas, ne se voit pas et n’est pas préhensible, dont on n’est pas sûr que le message sera perçu, et qui appartient finalement au domaine de l’abstrait L’homme de science apparaît ici, qui effectue une remise en cause – très peu protestante – du ministère de la Parole. Doute-t-il de l’efficacité des prédications ? De l’impact sur l’opinion des théories d’école ? Pense-t-il au fond de lui que toutes ces paroles, ces idées et la musique de Bach elle-même ne seront jamais perçus que par un petit nombre, une élite ? Il dit qu’une idée trop souvent répétée n’a plus d’impact, de même qu’un médicament trop longtemps administré n’agit plus : « Pendant des siècles on a prêché… Résultat : mots usés, idées émoussées… Tout ce qui s’est répété des milliers de fois à satiété s’émousse et ne fait plus d’effet : la balle, à force d’être jetée par terre s’avachit et ne rebondit plus ; le meilleur des remèdes, employé trop longtemps chaque jour, n’agit plus ; une vérité ressassée sans cesse par des générations se dévalorise et finit par n’avoir plus cours » (sermon du 17 novembre 19O7 sur 1 Cor 15/25-26, op.cit. p. 95).
Et ainsi, les détresses humaines et particulièrement africaines lui paraissaient autrement prioritaires et surpassaient à ses yeux ce qu’il appelle « les arguties de sophistes » (Ma vie… p.265).
 
Et là apparaît une autre conviction, très peu protestante elle-aussi : celle de la collaboration entre l’homme et Dieu au salut de l’humanité et plus globalement au salut de la création, comme nous le voyons encore dans le sermon d’adieu de Schweitzer avant le départ pour Lambaréné, du 9 mars 1913, sur Phil. 4/7 où il dit que : « Le sentiment poignant que Dieu a besoin des hommes pour agir dans le monde, en nous et autour de nous, doit pénétrer notre vie et emplir notre existence. (…) Soyons convaincus que, dans la mesure de nos moyens, nous devons être des ouvriers contribuant à établir la volonté de Dieu autour de nous » (op.cit. p.136).
Toute son activité et son sens du sacrifice, dont nous avons parlé plus haut, suggèrent même que la « réparation » incombe à l’homme, mettant ainsi en question la théorie protestante de la Grâce seule, et même, se sentant investi de la responsabilité de l’humanité entière, de la réparation des fautes du passé et de la préparation de l’avenir, on peut se demander si la rédemption a été acquise par le sacrifice du Christ ou par celui de l’homme, d’un homme rédempteur. C’est le grief que la réforme protestante a fait à la doctrine catholique de la collaboration de Dieu et de l’homme , des bonnes œuvres et des mérites.
 
Dans ce sermon sur les missions, Schweitzer met aussi en évidence le contre-témoignage complet qu’a donné le christianisme au cours de sa longue histoire : « Notre christianisme est devenu mensonge et infamie, et il en sera ainsi tant que le mal qui a été fait là-bas (en Afrique) ne sera pas réparé sur place, tant que, pour chaque criminel il ne viendra pas un bon Samaritain, tant que, pour chaque homme de proie, il ne viendra pas un homme de bien et, pour celui qui maudit, un autre qui bénit » (Vivre… p. 8O).
 
Même si l’on peut considérer que ces deux millénaires de christianisme ont été une nuit faite de courants contraires qui nous séparent du Christ,  notre époque est loin d’en avoir fini avec lui, dit-il dans son sermon du 19 novembre 19O5 sur l’épisode de Jésus marchant sur les eaux (Mt14 / 22-32) : « Les courants la transporteraient-ils même jusqu’aux antipodes du rivage qu’avait parcouru Jésus, toujours elle le verrait à nouveau surgir des flots devant elle ». Et ce ne sera pas un fantôme, comme le croyaient les disciples. (op.cit. p. 86).
 
Et le voici de retour d’Afrique et de captivité, à la fin de l’année 1918. Le dimanche 1er décembre, il remonte en chaire à Saint-Nicolas et prononce un sermon en souvenir des morts de la Grande guerre, sur le passage d’Apocalypse 21/4 : « Il essuiera toute larme de leurs yeux et la mort ne sera plus ; il n’y aura plus ni deuil, ni cri, ni douleur, car les premières choses auront disparu ».
Il pense à ceux qui « sont restés accrochés dans les barbelés, ont gémi et souffert à longueur de journée sans qu’aucun secours n’ait pu venir les délivrer », et décrit toutes les situations qu’avaient à endurer les soldats des champs de bataille, et aussi dans les hôpitaux militaires.
Qu’importait donc leur nationalité : c’étaient des hommes.
Ici un pas capital est fait par Albert Schweitzer pour l’histoire de l’humanité. Un pas plus grand que celui du premier homme sur la lune. C’étaient des hommes : Allemands , Français, Anglais, Américains, Russes ou Japonais : des hommes qui souffraient tous de la même façon. Et ce sont les nationalismes, les querelles d’orgueil entre nations, placées au-dessus de la cause humaine, qui les ont tués.
L’humanité prend ici la figure du Christ : « C’est pour nos péchés qu’ils ont été livrés à la mort. Dans aucun pays au monde, on ne se souciait sérieusement du bonheur ou du malheur de l’individu : la vie humaine, cette valeur mystérieuse et irremplaçable, ne comptait guère. On parlait à la légère de la guerre et des calamités qu’elle entraîne. On trouvait absolument normal de calculer d’avance, en chiffres, la quantité de matériel humain qu’il faudrait sacrifier, on glorifiait et on chantait cette déshumanisation.  (…) Ce fut si horrible et ignoble, si gorgé de misère et de désespoir, qu’il ne restait plus rien à glorifier. » (op.cit. p 153).
Or, justement, nous, les vainqueurs, nous les glorifions, ces victimes de la négation de toute compassion humaine. Les fêtes de la Victoire continuent en effet à glorifier la guerre, et les Marseillaises à appeler au combat contre le sang impur, ajouterons-nous comme commentaire. Celui qui avait été le médecin de toutes les misères appelle, lui, à faire le serment de détruire cet esprit d’inhumanité auquel ces hommes ont été sacrifiés. L’inhumanité est le péché démesuré qui a contaminé le monde . Pour les générations à venir il faut enseigner que le commandement : « Tu ne tueras point » a une valeur « beaucoup plus fondamentale que nos parents et nous-mêmes ne le pensions » (p.153). Il faut à présent un changement radical de mentalité et faire que « le respect de la vie et de la souffrance humaine, même à l’égard des plus humbles et des plus obscurs d’entre les hommes, soit désormais la loi d’airain qui régisse le monde ». (op.cit. p. 154). Le Christ continue à souffrir et à mourir à travers l’humanité entière, « pour frayer la voie au Royaume de Dieu »
(p.155).
 
Tout était déjà prêt, dans l’esprit du philosophe de la civilisation, pour exposer en chaire, un an après, les grandes lignes de son leitmotiv : « Ehrfurcht vor dem Leben ».
C’est l’objet des dimanches 16 et 23 février 1919 .
St Marc 12/28-34 évoque les grands commandements : aimer Dieu et son prochain. Comme les Juifs du temps de Jésus, Albert Schweitzer cherche quel est le principe fondamental de la vie morale des hommes. Il lui semble en effet, que ce principe s’est estompé au cours des siècles et que « l’autorité de la morale chrétienne a fait faillite dans le monde » (p.161).
Mais c’est peut-être tout simplement parce que ces deux grands commandements sont inapplicables : « Supposons qu’à partir de demain tu veuilles t-y tenir à la lettre, où en arriverais-tu au bout de quelques jours ? » (p. 162).
Et voici notre prédicateur devant le mur, avec toute l’humanité : « C’est la grande énigme de la morale chrétienne, qu’il est impossible de transposer directement dans la vie les paroles de Jésus, même avec la volonté fervente de les appliquer » (p.162). « De là aussi le grand danger d’exalter leur idéal, tout en les faisant taire dans la vie courante » (p.162).
Mais pourquoi est-ce que ça ne marche pas ? Parce qu’on ne le sent pas. Appliquer les grands commandements d’amour pour Dieu et pour le prochain, ce n’est pas l’affaire de la raison, mais du sentiment. On aime le pauvre et l’étranger parce qu’on se sent porté par la compassion. Cela ne peut être une obligation. Nous pourrions ajouter personnellement, que aimer Dieu et le prochain ne devraient pas apparaître comme des « commandements ».
Cependant, on peut arriver à ce sentiment au moyen de la compréhension. Par exemple : « Ce scarabée, gisant mort au bord du chemin, c’était un être qui vivait, luttait pour subsister, comme toi qui jouissait des rayons du soleil, comme toi qui éprouvait la peur et la souffrance ». Ou encore ce flocon de neige : « Ce flocon tombé sur ta main des espaces infinis, qui avait brillé n’est plus – et c’est toi. Partout où tu perçois de la vie, elle est l’image de la tienne » (p. 169).
Jusqu’à présent, l’humanité n’avait avec ces commandements qu’un rapport d’obligation, mais pas de compréhension. « Une éthique apprise », dit l’auteur (p.171). Comprendre la vie du scarabée, comprendre même imparfaitement la vie du flocon de neige, c’est être amené à les admirer et à les respecter. Ici la raison et le sentiment se donnent la main et l’un conduit l’autre. C’est ainsi que je suis amené à ce que personne ne sera pour moi un étranger, tous ne seront que des hommes dont le sort doit me tenir à cœur  (p.166). Et on voit bien que ce respect va encore plus loin que l’homme : il s’étend même à l’insecte et à la chose, qui apparaît elle-même, ainsi que le flocon de neige, comme une créature animée. « Objets inanimés, avez-vous donc une âme ? » demandait le poète Lamartine, qui avait aussi ressenti la vie dans le bois, la pierre, les arbres et les plantes. La spiritualité de l’Inde se rappelle à notre prédicateur lorsqu’en interprétant encore dans ce sermon, le commandement de ne point tuer, il l’étend aux insectes et aux plantes : « Tu ne tuera point est une interdiction que nous prenons bien à la légère lorsque, sans y penser, nous arrachons une fleur ou nous écrasons un malheureux insecte » (p.171).. Bien en avance sur son temps, et notre temps aussi, Albert Schweitzer pose comme étalon de toute morale : le respect total de la vie, sous quelque forme qu’elle apparaisse (p. 171).
 
Il reprend toutes ces idées dans le sermon qu’il va prononcer une semaine plus tard, le 23 février 1919 sur l’épître aux Romains 14/7 : « Nul de nous ne vit pour lui-même ».
Il rappelle que l’essence de la morale n’est pas du domaine de l’intellect, mais du sentiment, de l’amour (p.172) : « Etre moral, c’est sortir de notre égoïsme, c’est refuser de rester étranger au milieu qui nous entoure, c’est comprendre les expériences vécues par les autres et compatir à leurs souffrances » (p. 174). « Le préalable de toute éthique, dit-il plus loin, c’est que nous ayons une compréhension non seulement de ce que ressentent les hommes, mais encore de ce qu’éprouvent tous les êtres qui vivent autour de nous » (p.175).
Et la conclusion s’impose alors que « ce qui est bien, c’est de sauvegarder et de développer la vie ; ce qui est mal, c’est de l’entraver ou de la détruire » (p.174).
 
Schweitzer est bien conscient du combat contradictoire que mène la nature à la fois pour sauvegarder la vie et pour la détruire : « La nature, dit-il, ne connaît pas le respect de la vie » (p.176). Elle détruit sans discernement : le bacille de la tuberculose tue un enfant, mais lui, il prolifère. Les créatures ne vivent qu’aux dépens de la vie d’autres créatures, et là, c’est Dieu lui-même que le prédicateur, du haut de la chaire, met en cause : « Pourquoi le Dieu qui se manifeste dans la nature est-il la négation de la morale ? » (p.18O). Comment concilier le Dieu créateur et le Dieu amour ? Il ne sait pas répondre à cela. C’est, comme le dit St Paul, un mystère.
 
Pourtant, la solution était donnée à Schweitzer dès les premiers chapitres de la Genèse, par le récit de la Chute d’Adam. La nature qui, avant la chute, était bienveillante à l’homme, lui devient hostile ensuite et cherche non seulement à le détruire, lui, mais à se détruire elle-même. C’est la conséquence de la malédiction provoquée par la désobéissance du premier homme. Schweitzer n’en parle pas ici, mais la rédemption du Christ, qui doit mettre fin à l’ère de la chute, renvoie à la doctrine schweitzérienne de l’eschatologie et là, les deux grands courants spiritualiste et réaliste de sa pensée et de sa vie se rejoignent : il reçoit, dans la doctrine de l’eschatologie, la solution à la contradiction posée par le Dieu créateur et le Dieu amour, en ce sens qu’à la fin de cette ère, le sacrifice du Christ aura sauvé non seulement l’humanité mais aussi la nature de la malédiction originelle.
 
Dans le sermon présent, il pense que c’est à l’homme, apparaissant comme le sommet de la création (p.178), de faire en sorte que la force de destruction de la nature (et de l’homme lui-même), soit combattue. C’est à l’homme de faire qu’il en soit autrement. Même si son action est minime, même si elle n’est qu’une goutte d’eau.
Il n’y a pas ici de théorie nitzschéenne du surhomme. L’homme-rédempteur ne remplace pas chez notre prédicateur le Christ-rédempteur. Le temps de la chute ne peut se transformer par le moyen d’efforts humains en temps de la grâce. Ce que fait l’homme est toujours limité, entaché d’ignorance, d’incompréhension et d’égoïsme – entaché du péché originel . Ce qu’il peut faire, même au prix d’une vie d’efforts, n’est qu’une goutte d’eau.
C’est pourtant déjà bien : « Le peu que tu puisses faire est déjà beaucoup, si tu réussis à délivrer un être de sa souffrance, de son mal ou de sa peur » (p.184).
Et c’est en somme par son testament qu’il termine cette prédication, quand il dit que :
« Sauvegarder la vie est le seul bonheur qui compte » (p.184).
 
Ce qui, en 1919, a pu apparaître comme de l’angélisme, si on l’avait pris au sérieux, aurait pu éviter une deuxième guerre mondiale, et éviterait encore, cent ans après, massacres humains et massacres d’animaux. Ces utopies auraient pu faire, si on s’était ingénié à les appliquer, qu’aujourd’hui la calotte glacière ne fonde pas et que bientôt toute vie ne s’éteigne pas sur la terre. Ces rêves étaient proposés à temps à l’humanité, comme l’hymne de la neuvième symphonie de Beethoven, comme les grandes espérances humanitaires de Jean-Jacques Rousseau et de Victor Hugo. Tout était donné d’avance.
 
« La lumière luit dans les ténèbres, mais les ténèbres ne l’ont point reçue » (Prologue de l’Evangile selon St Jean, 1/5).
 
D.V.