Musée du Chateau d'Argent

Mardi 5 février 2O19

CHATEAU D’ARGENT

Cycle de conférences 2O18 – 2O19, par Danielle VINCENT 

Conférences - Entretiens – Débats 

Au Château d’Argent, le premier mardi du mois . 

Entrée libre 

185, rue De Lattre de Tassigny, 6816O Ste Marie-aux-Mines.

Tél. O6 47 14 67 88 

Les conférences paraissent sur internet : www.museechateaudargent.com
 

«  Château d’Argent : Transmettre le savoir . » 

 

Cycle de conférences sur les grandes figures de la Résistance alsacienne.
 

Mardi 5 février 2O19 : Georges Wodli.

 
Comment trouver son chemin dans la forêt de l’histoire du Communisme alsacien ? Avec Georges Wodli, parler du PCF en Alsace est incontournable. Mais ce n’est pas une mince affaire.
Parmi les multiples et changeantes tendances de la gauche alsacienne, rester fidèle au communisme pur et dur relevait de l’exploit.
La question se posera de savoir pourquoi Georges Wodli était entré en résistance. En résistance pour et contre quoi ?
Etait-ce pour une Alsace française ? Pour une Alsace autonome ? Etait-ce pour un communisme libre et international ? Etait-ce contre le communisme régionaliste qui avait viré au nazisme ?
On doit se demander, en général, si les Communistes alsaciens se sentaient d’abord Français, ou d’abord Communistes, ou d’abord Alsaciens, ou, pour beaucoup d’entre eux, d’abord Juifs ?
Le combat de Georges Wodli était-il bien le même, dans ses buts, que celui des résistants français et des autres Alsaciens dont nous avons parlé, Laure Diebold, André Aalbarg, Marcel Weinum, qui se battaient pour une France libre et une Alsace française ? De l’idéologie communiste, du patriotisme national ou de l’attachement à la province Alsace, qu’est-ce qui a primé, chez Georges Wodli ?
Quels sont les hommes de son temps qui ont pu provoquer ses répulsions et ses choix ?
 
Première partie : le contexte.
 
On trouve d’abord, à l’échelon national, le traître parfait : Jacques Doriot. Il était communiste et avait essayé d’entraîner Maurice Thorez lui-même dans ses compromissions.
Né en 1898, il avait deux ans de plus que Georges Wodli. Ce dernier avait donc pu suivre l’itinéraire de Doriot à la trace. Il a su qu’il avait dirigé les Jeunesses communistes, dès 1922,
qu’il était membre du Bureau politique du Parti communiste en 1924, député-maire de Saint-Denis en 1931, et président de l’Internationale rouge des Sports, de 193O à 1934.
Porte-parole du Parti communiste français, ses idées sont très larges : il prône le droit des peuples, de l’Alsace-Lorraine aussi, à l’autodétermination, déplore l’impérialisme français du traité de Versailles, veut que les anciens ennemis fraternisent, et adhère aux idéaux de la Ligue internationale contre l’Antisémitisme (la LICA qui, s’étendant à la lutte contre le racisme, deviendra la LICRA). Il souhaite aussi, l’union faisant la force, faire bloc avec les socialistes, ce qui avait toujours été refusé par l’Internationale communiste. Celle-ci d’ailleurs connaît les ambitions pas seulement idéologiques mais aussi personnelles de Doriot et met des freins à son ascension. Quant à lui, son désir de l’union des gauches et son initiative de créer avec la SFIO et les autres partis de gauche, en 1934, un « Comité de défense antifasciste », l’éloignent de la ligne du Komintern. Il doit démissionner de ses fonctions à Saint-Denis, et, durant l’été 1934, il est exclu du Parti.
Comment verrait-on les choses aujourd’hui ? On est, au fil du temps, allé exactement dans le sens de la volonté de synthèse, de fraternisation et de pacifisme manifestée par Doriot, mais trop tôt et dans des circonstances qui lui donnaient tort.
Sa poursuite de la paix, il l’étend peu à peu aux relations avec l’Allemagne nazie. En 1936, le glissement de l’extrême-gauche vers la droite, jusqu’au fascisme, s’amorce chez Doriot, avec la création, au mois de juin, d’un Parti populaire français (PPF), rival du Parti communiste, et allant dans le sens d’un rassemblement national avec l’extrême-droite et le patronat. Le Parti communiste est présenté comme le parti de la guerre, tandis que le sien veut être celui de la paix, d’une révolution nationale et sociale, et d’une réorganisation de l’Etat, qui donnera une grande place au régionalisme : « La région, dit-il, permettrait de concentrer les moyens d’action du pays, et d’éviter l’éparpillement des efforts ». Les communistes alsaciens autonomistes ne pouvaient en être que séduits.
Doriot souhaite jouer un rôle dans le gouvernement de Vichy, qui cependant se méfie de lui. Il se rapproche des Allemands, et contribue – vengeance contre le Parti et sympathie pour l’idéologie nazie à la fois – à la création de la Ligue des Volontaires français contre le Bolchévisme, en juillet 1941, un mois après le début de la campagne de Russie. Qu’à cela ne tienne, autant participer à la croisade. Il avait combattu sous l’uniforme français au Chemin des Dames en 1917 et avait été décoré de la Croix de guerre. Maintenant Doriot s’engage dans l’armée allemande, revêt l’uniforme de la Waffen SS, part sur le front Est en 1943, y reste un an et demi, avec le grade de lieutenant , et récolte des lauriers au passage : ce qui ne s’était jamais vu de mémoire de Français, il est décoré de la Croix de fer.
Il croit se tirer assez bien de tout cela. Il aurait dû normalement être fusillé à la Libération, comme tant d’autres qui s’étaient beaucoup moins compromis. Mais il s’exile en Allemagne et mourra à Mengen, dans le Wurtemberg, mitraillé dans sa voiture par un avion allié, ou peut-être allemand, le 23 février 1945.
 
Les communistes alsaciens avaient suivi toute l’histoire. Wodli en a eu connaissance seulement jusqu’au début 1943, puisqu’il mourut au mois d’avril. Mais à cette époque-là, Doriot avait déjà accompli toute sa révolution idéologique. La réaction contre une telle déviance ne pouvait être, pour un caractère bien trempé, qu’un constant réajustement sur la ligne orthodoxe de l’Internationale ouvrière.
 
Il y avait, en Alsace, même dans les rangs communistes, d’autres exemples, - mais comment pourrait-on dire ? - d’hostilité au PCF et à la patrie française.
Il faut parler ici notamment de Charles Hueber, de Joseph Rossé et de Karl Roos, que Wodli a tous connus. Il y en avait nombre d’autres.
 
Charles Hueber est né le 21 août 1883 à Guebwiller dans une famille ouvrière de six enfants. Il apprend le métier de mécanicien-ajusteur et travaille d’abord à la serrurerie Franck de la Robertsau, puis chez Heinrich Lanz, « Eisengiesserei und Kesselschmiede » à Mannheim, enfin à la centrale électrique de Guebwiller, tout cela encore sous le régime allemand.
Dès l’adolescence, il adhère au SPD, le parti social démocrate allemand. On lui attribue la création de la section alsacienne du syndicat des ouvriers métallurgistes d’Allemagne. Il fait son service militaire dans les dragons à Durlach, se marie avec une ouvrière en 19O6, travaille ensuite à Karlsruhe, Durlach et Pfortzheim. Il est nommé secrétaire permanent du SPD d’Alsace-Lorraine en 191O. Dans les années 1914, il participe à des meetings pacifistes.
Pendant la première guerre mondiale il sert dans l’artillerie allemande.
Lors de l’implantation, en 1918, de conseils d’ouvriers et de soldats en Alsace, apparaît déjà chez lui le conflit entre les deux tendances politiques qui détermineront son cheminement futur : l’autonomisme et l’internationalisme. Que l’Alsace soit neutre, indépendante et souveraine d’une part ; mais que l’internationale ouvrière efface tous les nationalismes, d’autre part. « Il faut, dit-il, que toutes les cocardes disparaissent : la couleur qui convient à la liberté est le rouge ». Lors du rattachement de l’Alsace à la France , Hueber dénonce l’impérialisme français qui avait pratiqué une politique d’épuration : dès 1919, les Alsaciens ou Lorrains, incapables de s’adapter à la langue et à la culture française, furent décrétés « Allemands » et brutalement expulsés. On en dénombra cent douze mille. Depuis 187O, la population alsacienne s’était bien intégrée au Reich et vécut ensuite, sous le régime français, un véritable malaise, un drame pour beaucoup : grandes difficultés avec la langue, avec une administration brouillonne, avec le jacobinisme parisien et son incompréhension de la situation locale, frustrations de voir que les meilleures places étaient occupées par des fonctionnaires de l’intérieur. En réalité, pour la plupart des Alsaciens, la France n’était pas le « Paradis tricolore » d’une « Alsace heureuse», tels qu’en rêvait Hansi. Il faut citer la remarque de Pascale Hugues, dans les Dernières Nouvelles d’Alsace du 11 novembre 2OO9 : « Installés dans une Alsace si belle après 1871, les Allemands s’y sentent chez eux, contribuant largement à la prospérité de la région : sous le Reichsland, Strasbourg change de visage, devient capitale. Les Alsaciens profitent des lois sociales extrêmement progressistes de Bismarck et, en 1911, l’Alsace-Lorraine obtient son propre Parlement régional. L’Alsace a-t-elle vraiment, comme le dit de façon catégorique la version officielle, passé quarante-sept ans à regretter la France ? »
Dans ces conditions, Charles Hueber souhaite la séparation de l’Alsace d’avec la France. Avec d’autres socialistes alsaciens, il rejoint Alfred Rapp, René Ley et Kaspar-Heinrich Muth, le « trio badois ». Ils fondent, au printemps 1919, le Parti nationaliste et autonomiste alsacien-lorrain, et appellent la population locale à se soulever contre la France. En même temps, Hueber devient secrétaire du Syndicat des métallurgistes de la Basse-Alsace, qui faisait partie de la CGT. Il dirige des grèves en 1919, année où il est aussi élu au Conseil municipal de Strasbourg. En 192O, il devient secrétaire de la SFIO pour le Bas-Rhin et conduit, la même année, la grève des mineurs de charbon de Merlebach. Il milite pour la IIIe Internationale communiste de décembre 192O. Il est élu secrétaire de la section française de l’Internationale communiste en janvier 1921. La même année, il fonde l’imprimerie Solidarité, pour éditer son journal « Die neue Welt », qui deviendra « L’Humanité  d’Alsace-Lorraine ».
En 1923, avec l’ensemble des partis communistes européens, il s’oppose à l’occupation de la Ruhr par les Français, ce qui lui vaut une arrestation et une incarcération de cinq mois à Paris. En mai 1924, Charles Hueber est élu député. Il avait conduit la liste du Parti alsacien ouvrier et paysan. Il n’hésite pas à intervenir en alsacien ou en allemand à l’Assemblée nationale. Il s’oppose à l’extension des lois laïques à l’Alsace-Lorraine. Il conduit le Parti communiste à coopérer avec les autonomistes, et même avec le parti clérical dans ce but. En juin 1926 il entre au Comité central du Parti communiste français. En 1928, il fait partie du Conseil général du Bas-Rhin . Il se bat pour la défense des autonomistes jugés en mai 1928 à Colmar, notamment pour Karl Roos.
Le 22 mai 1929, Charles Hueber est élu maire de Strasbourg et succède Jacques Peirotes, un fervent jacobin. L’appui des autonomistes dont il a bénéficié lui vaut les reproches du Parti communiste français. Aux élections cantonales qui suivent, Hueber soutiendra la candidature de l’autonomiste Paul Schall contre le communiste Frédéric Liebrich. Pour l’édition de son journal « Die Neue Welt », il reçoit le soutien financier des éditions Alsatia et du parti clérical. Le PCF finit par l’exclure en août 1929.
Il crée alors un parti communiste d’opposition, le KPO, (« Kommunistische Partei-Opposition »), qui est la réplique alsacienne de l’Union nationale de l’opposition communiste (« Internationale Vereinigung der Kommunistichen Opposition ») d’origine allemande, initiée par Heinrich Brandler et August Thalheimer.
Alors que les autonomistes alsaciens saluent l’avènement d’Hitler comme chancelier d’Allemagne, en 1933, Hueber reste encore sur la réserve. Juifs et communistes allemands, fuyant en grand nombre le régime nazi qui leur est hostile, se réfugient alors à Strasbourg.
En mai 1935, à l’occasion de nouvelles élections municipales, Hueber est battu par le représentant de l’Action catholique, Charles Frey.
En septembre, le KPO devient le Parti alsacien ouvrier et paysan (« Elsässische Arbeiter und Bauernpartei ») . Ses sympathies pour le Front Populaire, qui émerge avec Léon Blum en avril 1936, et rassemble les trois grands partis de gauche : la SFIO, le Parti radical-socialiste, et le Parti communiste, permettent à Charles Hueber de devenir député.
Maintenant, il n’est plus aussi hostile au régime nazi. Le Parti alsacien ouvrier et paysan ainsi que le « Landespartei » avec lequel il fusionne, sont dissous officiellement par décret de la République française, le 29 octobre 1939.
Hueber avait refusé de soutenir le gouvernement du Parti radical d’Edouard Daladier, en avril 1938. En juillet 194O, il est souffrant et ne peut se positionner face à Philippe Pétain.
Ici s’ouvre la période résolument pro nazie de l’ancien soldat allemand, de l’ancien communiste, autonomiste et maire de Strasbourg.
Il se déclare favorable au Manifeste des Trois-Epis, rédigé par le nouveau gouverneur de Strasbourg Robert Ernst, signé le 18 juillet 194O par les autonomistes alsaciens, pour demander l’annexion de l’Alsace à l’Allemagne nazie. Se mettant en rapport avec les dirigeants de l’Alsace annexée, il leur offre ses services et milite ouvertement auprès de la population pour le ralliement au nouveau régime. Il adhère en tant que « Volksturmskämpfer » (combattant pour la cause du peuple), à la NSDAP (« Nationalsozialistische deutsche Arbeiter Partei »), le parti nazi, en octobre 1941. Il devient membre d’honneur de la nouvelle université strasbourgeoise (« Reichsuniversität Strassburg »), ainsi que conseiller municipal, en février 1942.
Mais son ascension est stoppée par la maladie qu’il traîne depuis 1939. Charles Hueber décède le 18 août 1943 et reçoit, quelques jours plus tard, des funérailles grandioses à Strasbourg, en présence de toutes les personnalités de la ville. Il repose toujours au cimetière ouest de Strasbourg.
Marcel Weinum l’avait connu, ainsi que Georges Wodli. Il faisait partie de leur contexte de vie, en Alsace, et représentait, pour le résistant de la droite chrétienne comme pour le résistant communiste d’extrême-gauche, la plate-bande sur laquelle il ne fallait pas marcher. Ils ont pu se situer et définir leur action par rapport à ce personnage.
 
Mais Charles Hueber n’était pas pour eux le seul exemple alsacien de compromission.
Il y avait aussi dans le lot - et nous pensons aux plus représentatifs - par exemple Joseph Rossé et Karl Roos.
 
Joseph Rossé est né le 26 août 1892 à Montreux-le-Vieux dans le Haut-Rhin. Après 1918, il enseigne à l’école primaire supérieure de Colmar et ressent douloureusement les discriminations dont sont victimes les enseignants alsaciens de la part du personnel enseignant « de l’ intérieur ». Syndicaliste, il penche vers l’autonomisme et adhère au Heimatbund, qui avait été créé par Eugène Ricklin et Jean Keppi, son secrétaire, le 5 juin 1926 à Strasbourg. Leur but était d’obtenir l’autonomie de l’Alsace-Lorraine, mais au sein de la République française. Sous Guillaume II, Ricklin avait été président au Parlement du Reichsland d’Alsace-Lorraine . L’organe de presse du Heimatbund était l’ « Elsässer Kurrier »
L’option pour le Heimatbund vaut à Rossé d’être destitué de ses fonctions par le gouvernement français, qui avait arrêté et emprisonné d’autres autonomistes, jugés fauteurs de complots et de divisions. Un grand procès avait eu lieu contre eux à Colmar, en mai 1928.
Joseph Rossé se rallie aussi au grand parti démocrate-chrétien : « L’Union populaire républicaine ». Il est alors condamné à un an de prison et à cinq ans d’interdiction de séjour.
Il est amnistié en 1931. Elu député en 1932, il monte le groupe des « Républicains du Centre », et, en 1936, lors d’un second mandat, le groupe des « Indépendants d’action populaire ». Il est anticommuniste et pacifiste.
En 1939, il est de nouveau inquiété avec les autres autonomistes. Le groupe est arrêté pour espionnage en faveur de l’ennemi et interné à la prison militaire de Nancy. C’est la raison pour laquelle ces autonomistes ont été appelés, en alsacien, les « Nanzinger ».
Il s’agissait de :
Hermann Bickler, (responsable de la jeunesse) ; René Hauss, René Schlegel, Paul Schal (conseillers municipaux) ; Jean-Pierre Mourer, Joseph Rossé, Marcel Stürmel (députés) ;
Victor Antoni de Lorraine ; Rudolf Lang, Peter Bieber, Edmond Nussbaum (membres de la Jungmannschaft) ; Joseph Brauner (archiviste de la ville de Strasbourg) ; Joseph Oster (directeur des Hospices civils de Strasbourg) ; Joseph Lefftz (folkloriste) ; Jean Keppi (secrétaire général de la Volkspartei) ; Camille Meyer (rédacteur au Journal d’Alsace-Lorraine).
Les uns seront dirigés vers Lyon, en juin 194O, d’autres vers Carcassonne. Durant l’été, ils seront reconduits en Alsace par les Allemands et regroupés aux Trois-Epis.
Là, Robert Ernst, maire nazi de Strasbourg, les convainc de signer le texte qu’il avait rédigé en faveur de l’annexion de l’Alsace au Reich allemand.
Dès lors, leur mutation de l’autonomisme vers le nazisme est consommée. Ils sont couverts d’honneurs et dotés de postes de responsabilité : Joseph Rossé devient directeur général de la maison d’édition Alsatia à Colmar, et Paul Schal rédacteur en chef des Strassburger Neuesten Nachrichten, alors le journal officiel du parti nazi.
A la fin de juillet 194O, Joseph Rossé avait proclamé : « L’Alsace est maintenant à la place qui a toujours été la sienne ».
Nostalgique, il revient malgré tout à son idéal autonomiste et commence à publier des ouvrages en faveur du catholicisme. A-t-il détourné certains fonds des éditions Alsatia dans ce but ? Il se met en rapport avec la résistance allemande et les militaires qui préparent un putsch contre Hitler. Il voudrait même, après la libération, obtenir l’indépendance de l’Alsace sous protectorat américain. En aucun cas, il ne veut négocier avec les Français.
Joseph Rossé est arrêté en février 1945 et jugé comme collaborateur, mais seulement pour la période de l’occupation nazie. Il est condamné à quinze ans de travaux forcés et meurt d’épuisement en prison à Villeneuve-sur-Lot, le 24 octobre 1951.
 
Karl Roos est né à Surbourg dans le Bas-Rhin, le 7 septembre 1878 dans une famille aisée. Au collège épiscopal de Strasbourg, qu’il fréquente, il opte pour la linguistique et passe un doctorat dans cette matière. Il enseigne à Barr, à Ste Marie-aux-Mines, puis en Allemagne, à Bochum et à Cologne.
En 1914 il est mobilisé dans l’armée allemande et reçoit la Croix de fer.
Il ouvre une école commerciale à Strasbourg.
A ce propos, il faut parler ici des commissions de triage, instaurées par le gouvernement français dès le mois de décembre 1918.
Après l’armistice, les Alsaciens-Lorrains furent divisés en quatre catégories, selon leurs origines, et reçurent quatre cartes d’identité différentes. Voilà qui rappelle, parallèlement, les catégories auxquelles ont été soumises les Alsaciens dans l’Alsace annexée en 194O.
Ceux dont les parents ou grands-parents étaient Français avant 187O, recevaient la carte A, avec bandes bleu-blanc-rouge.
Ceux dont un seul parent ou grand’parent avait été Français avant 187O, étaient classés dans la catégorie B, avec deux bandes bleues.
Ceux qui étaient nés dans les pays alliés ou neutres étaient dotés de deux bandes rouges.
Mais il y avait aussi ceux – sans aucune bande – qui étaient des étrangers originaires des pays ennemis ; même leurs enfants nés en Alsace-Lorraine étaient pris en compte : ceux-là étaient de catégorie D et durent quitter le pays, ce qui engendra des drames personnels et familiaux. Les commissions de triage , établies le 2 novembre 1918, étaient chargées d’effectuer ce classement entre les habitants d’Alsace-Moselle. Ceux de catégorie quatre, ou encore les Alsaciens-Lorrains manifestant des sentiments pro-allemands, ou qui avaient par leur attitude et leurs propos pendant la guerre trahi leur attachement au Reich, étaient considérés comme suspects. Les commissions prononcèrent à leur encontre des peines souvent disproportionnées : mutations, suspensions, saisie des biens et expulsions.
L’école de Karl Roos employait, apparemment, de tels sujets. Le gouvernement français la fit fermer. Et l’on comprend alors sa révolte. Les discriminations injustes opérées par les commissions de triage, révoltèrent les Alsaciens, et déclenchèrent chez eux des sentiments anti-français et autonoimistes.
En compensation, Karl Roos reçoit de l’administration française un poste d’inspecteur des Ecoles des mines de la Sarre, mais démissionne deux ans plus tard, en 1926.
Il n’a qu’une idée : lutter contre la francisation de l’Alsace. Selon lui, l’influence française est incompatible avec la mentalité et la culture alsaciennes. Il avait fait une thèse là-dessus, dans ses années d’études.
Il devient secrétaire général du Heimatbund, en février 1927. Mais, à la fin de l’année, trouvant celui-ci trop modéré, il crée un nouveau parti régional autonomiste : la « Unabhängige Landespartei ». Il est poursuivi pour espionnage et séparatisme, s’enfuit à Bâle, mais est condamné par contumace, au procès de Colmar de 1928, à quinze ans d’emprisonnement.
Il rentre clandestinement en Alsace à la fin de l’année pour participer à un meeting communiste et autonomiste.
Grâce à un procès en révision qui se tient à Besançon, en juin 1929, Roos voit sa peine réduite à sept mois de détention préventive. C’est ce qui lui permet d’être candidat aux élections municipales de Strasbourg où il devient conseiller. Il refuse la place de maire au profit du communiste Charles Hueber. Il devient vice-président du Conseil général en 1931.
Le nouveau chancelier d’Allemagne est élu le 3O janvier 1933 et Karl Roos commence à s’intéresser alors au national-socialisme.
Il est réélu au conseil municipal de Strasbourg en 1935, le maire étant Charles Frey. Deux ans après, sous le Front populaire, il ne réussit pas à obtenir un siège de député.
Sous le gouvernement Daladier, le 4 février 1939, il est de nouveau accusé d’espionnage. On l’incarcère à la prison militaire de Nancy. Mais comme on manque de preuves suffisantes, ce sont ses évidentes sympathies nazies qui sont mises en avant.
Karl Roos est alors condamné à mort, le 26 octobre 1939, et exécuté à Champigneulles le 7 février 194O. La guerre avait été déclarée le 3 septembre 1939, ce qui pouvait expliquer la sévérité de la sentence.
Les sympathies nazies de Karl Roos avaient été tellement connues outre-Rhin, que les Allemands firent de lui un héros et martyr allemand, symbole (nous citons internet), « de la résistance alsacienne à l’oppression française ». Ils lui firent des obsèques nationales au château de Hunebourg, dans le nord de l’Alsace, dont le donjon était dédié au soldat inconnu de la première guerre, ainsi qu’aux Alsaciens-Lorrains tombés au combat pour l’Allemagne.
Ce château avait été acquis en 1932 à l’état de ruine par un Allemand, Fritz Spieser, et entièrement restauré. Il était devenu le rendez-vous des autonomistes alsaciens, ainsi qu’un lieu de pèlerinage à la mémoire des héros du Reich. La dépouille de Karl Roos y fut transportée. Bien plus : la place Kléber de Strasbourg porta désormais le nom de « Karl Roos Platz ».
 
Georges Wodli ne revendiqua pas ces honneurs, bien au contraire. C’était l’exemple à ne pas suivre.
Par contre, il y avait en Alsace des exemples à suivre. Beaucoup d’Alsaciens étaient
restés, dès avant la première guerre mondiale, attachés à la France. Ils avaient dû quitter la province sous le régime allemand. Nous en avions parlé dans l’introduction à ce cycle de conférences.
Trois personnages se détachent particulièrement dans ce lot : l’abbé Emile Wetterlé, l’industriel Maurice Burrus et l’artiste Jean-Jacques Waltz.
Georges Wodli né en 19OO a dû les connaître : le premier était né en 1861 à Colmar, donc Français ; le second, en 1882 à Ste Croix-aux-Mines, donc Allemand ; le troisième, à Colmar en 1873, donc Allemand.
 
Emile Wetterlé, né d’un père entrepreneur, son grand’père étant jardinier, a fait ses études à l’école française et entra au séminaire de Saint-Maximin dans le Var. Il étudia la théologie et la philosophie également à l’université de Salamanque, au grand séminaire de Strasbourg en 1883, et à Innsbrück en 1885. Ordonné prêtre, sa parfaite éducation lui ouvrit, à Rome, les portes des familles princières où il travailla comme précepteur. Revenu en Alsace allemande, il fut nommé vicaire dans un quartier ouvrier de Mulhouse, ce qui n’était vraiment pas sa place. Mais son entregent et sa vaste culture lui permirent de fréquenter la grande bourgeoisie alsacienne.
Il se mit à la politique et au journalisme. En 1893, il était directeur au journal de Colmar. Il manifestait une opposition de plus en plus vive à l’Allemagne, et revendiquait l’autonomie complète de l’Alsace. Il fut député autonomiste au Reichstag pendant seize ans, réélu plusieurs fois. En 19O9, il créa « Le nouvelliste d’Alsace-Lorraine ». Il écrivait des articles de presse dans lesquels il ridiculisait des fonctionnaires allemands et fut incarcéré pendant deux mois. Quand il fut libéré de la prison de Colmar, la rue était noire de monde. En 1915, il publia à Paris : « L’Alsace-Lorraine française ». Après l’armistice, il contribua à mettre en place le fameux système des cartes d’identité discriminatoires. En 1918, parut un nouveau journal : « Le Rhin français », et en 1923, « Le nouveau Rhin français ». Il faisait partie, à cette époque, du Conseil supérieur d’Alsace-Lorraine, ainsi que de la Chambre des députés, où il représentait le parti de l’Entente républicaine et démocratique. En 1924, sa nomination comme conseiller ecclésiastique à l’ambassade de France auprès du Vatican mit fin à sa carrière politique. Il resta à ce poste jusqu’à son décès, en Suisse, le 24 juillet 1931. On le présente comme le symbole-même de la fidélité à la patrie.
Il avait été un grand ami de Jean-Jacques Waltz, dit Hansi, dont nous parlerons plus loin.
 
Maurice Burrus naquit à Ste Croix-aux-Mines dans le Haut-Rhin, le 8 mars 1882, dans une riche famille d’industriels du tabac. Il ne fit pas ses études en Alsace, mais à Dôle, à Paris et en Allemagne. Il reprit la direction de l’usine familiale et la fit prospérer. Il n’était pas seulement un excellent gestionnaire, mais aussi un mécène, un homme d’une grande culture, un amoureux des arts et de l’archéologie.
Bien que né sous le régime allemand, il était viscéralement attaché à la France.
Pendant la première guerre mondiale, le château familial de Ste Croix-aux-Mines est réquisitionné par l’armée pour y loger l’état-major allemand. Maurice ne le supporte pas et refuse de se mettre au service de ces officiers, ce qui lui vaut un jour de prison. Il se faufile entre les lignes de front pour secourir des soldats français blessés.
Après la guerre, il fonde une association regroupant tous ceux qui, en Alsace, avaient été proscrits par le régime allemand à cause de leur attachement à la France. On peut se reporter, ici, à notre étude sur les Proscrits d’Alsace (Ste Marie-aux-Mines, éditions du Château d’Argent, 2O11). Maurice Burrus chercha en vain, pour cette œuvre, la reconnaissance et le soutien du gouvernement français. Il devient député du Haut-Rhin en 1936.
 
En 194O, s’illusionnant sur celui qui se posait en « sauveur de la France », il vote, le 1O juillet, avec 569 parlementaires, les pleins pouvoirs au maréchal Pétain. Seuls 8O avaient voté contre. On le lui a méchamment reproché . Bêtise ou jalousie, la rumeur s’en saisit pour l’accuser de collaboration.
 
Mais il y avait, parmi les sénateurs et députés signataires :
Hubert d’Andlau de Hombourg, faisant partie de l’Union républicaine du Bas-Rhin (ou UR); Joseph Brom, sénateur du Haut-Rhin (non inscrit) ;
Maurice Burrus, député du Haut-Rhin (Indépendants d’action populaire à orientation chrétienne à tendance sociale, ou IAP) ;
le député Camille Dahlet du Bas-Rhin (IAP) ;
Charles Elsaesser, député du Bas-Rhin (IAP) ;
Joseph Féga, député du Haut-Rhin (Alliance démocratique);
Edouard Fuchs, député du Haut-Rhin (IAP) ;
Joseph Gullung, député du Haut-Rhin (IAP) ;
Charles Hartmann, député du Haut-Rhin(IAP) ;
le sénateur Paul Jourdain du Haut-Rhin (Union démocratique et radicale);
le sénateur Jean de Leusse, du Bas-Rhin (UR) ;
le député Henri Meck du Bas-Rhin (IAP) ;
le sénateur Eugène Muller, Bas-Rhin (Fédération républicaine – droite) ;
le député Alfred Oberkirch, du Bas-Rhin (Fédération républicaine);
le député Thomas Seltz, Bas-Rhin (IAP);
le député Michel Walter, Bas-Rhin (IAP), ce qui faisait, avec Maurice Burrus, seize parlementaires alsaciens tous de droite.
Entre parenthèses, Antoine Pinay aussi, avait voté les pleins pouvoirs, pour l’Union démocratique et radicale. En passant tous les noms en revue, on en reconnaît quelques-uns qui ont joué un rôle dans les gouvernements de la cinquième République, grâce aux lois d’amnistie votées par l’Assemblée nationale le 5 janvier 1951 et le 6 août 1953.
Le Comité français de la Libération nationale, par son ordonnance du 21 avril 1944, avait frappé d’inéligibilité les parlementaires qui avaient voté les pleins pouvoirs à Philippe Pétain.
 
Les parlementaires qui avaient refusé le vote des pleins pouvoirs à Pétain étaient au nombre de 8O, et appartenaient tous à un parti de gauche, sauf les Républicains indépendants: Gauche démocratique, Gauche indépendante, SFIO, Parti radical, Parti démocrate populaire, Gauche radicale, Union populaire française, l’Alliance démocratique, Républicains indépendants.
 
Maurice Burrus avait donc bénéficié aussi de l’amnistie. On peut dire que c’est son attachement à la France qui lui a fait placer tous ses espoirs en Philippe Pétain. Les accusations injustes dont il avait été l’objet lui ont fait quitter définitivement la scène politique. Il s’est alors consacré à ses recherches archéologiques et sa passion pour la philatélie. Retiré à Genève, il mourut le 5 décembre 1959.
 
Il ne faut pas oublier ici la terrible influence de Jean-Jacques Waltz. Terrible, parce qu’elle a formé la mentalité alsacienne anti-allemande pendant des générations ; et on ne sait pas ce qu’elle opère encore aujourd’hui dans l’inconscient populaire. Les Alsaciens, sous le régime allemand, ont été imprégnés par ses images, ses expressions, comme les « boches », et ses antipathies. Sa plume populaire était entrée dans chaque maison. La plupart des Alsaciens ont vu l’occupant et la France à travers les yeux de Hansi, avant 1918. La plupart aussi, ont déchanté après. Le rêve ne correspondait pas à la réalité. Il a été, écrira Robert Heitz, « L’un des meilleurs serviteurs que la France ait eus en Alsace » (Souvenirs de jadis et de naguère, 1963, pp.3OO-3O3). Mais il a aussi été jugé , par Tomi Ungerer, comme « Un salaud qui enseignait la haine aux enfants » (cité par Wikipedia, dans l’article « Hansi »).
Né Allemand, le 8 mars 1882, à Colmar, sa haine de l’Allemagne, acquise sur les bancs d’école, ne s’est jamais démentie, même lorsqu’elle allait à contre-courant, après 1945. Sur les égratignures qu’a subies son amour pour la France, il n’a rien laissé paraître, même quand l’idéale patrie laissa tomber son souvenir dans l’oubli, et sa vieillesse dans la plus grande misère. Il avait de la France une image idéalisée et n’a jamais voulu y renoncer.
Cette image a-t-elle alimenté les sentiments des résistants alsaciens de 194O ? C’est plus que probable. Ils ont combattu et sont morts dans cette vague romantique.
Evidemment, il était à l’opposé des autonomistes. L’Alsace pour lui était viscéralement française. A l’opposé aussi des communistes qui détruisaient toutes les traditions locales et  « les clochers dans les vignes » (le titre d’un ouvrage qu’il avait écrit en 1929). L’Alsace française, sans être autonome, sans être germanisante, sans être communiste : il avait tracé la voie sans compromis. Bien sûr, il n’aurait jamais pensé à un Grand-Est écrasant. On pourrait imaginer son combat maintenant, car il avait aussi de l’Alsace une image mythique.
Il est mort très pauvre et abandonné de tous le 5 décembre 1959 à Lausanne.
 
Aucun doute que Georges Wodli l’ait connu.
Mais lui a eu un autre combat. Etrange : deux Alsaciens de la même époque, on pourrait dire diamétralement différents, l’un bourgeois conservateur, l’autre communiste révolutionnaire, se rejoignant tous deux dans le même idéal de l’Alsace française…
 
 
Deuxième partie : Georges Wodli .
 
Georges Wodli est né à Schweighouse-sur-Moder dans le Bas-Rhin le 15 juillet 19OO, sous le régime allemand. Il est le deuxième enfant d’une famille qui comptera cinq garçons. Son père était ouvrier aux chemins de fer d’Alsace-Lorraine, et lui-même fils de cheminot.
Le petit Georges a quatre ans, quand sa famille déménage à Soufflenheim, puis à Haguenau.
Après sa scolarité, il suit une formation de mécanicien aux ateliers de matériel ferroviaire de Bischheim, et obtient son brevet de Compagnon . Peu avant la fin de la guerre il est incorporé dans l’armée allemande et envoyé dans les chantiers navals de Kiel, port militaire de la Baltique. Tout son combat politique commence là.
 
Les marins de Kiel, à l’automne 1918, refusèrent de continuer à combattre, pensant que la guerre était perdue, puisque le chancelier Max von Baden négociait un armistice. Ils sabotèrent deux navires et se rassemblèrent sur la place d’armes de Kiel, soutenus par les syndicats et rejoints par des milliers de personnes. Leur revendication se résumait à deux mots : « Frieden und Brot ». Le 4 novembre, la ville était aux mains des rebelles et le drapeau rouge flottait sur les navires. Des conseils de soldats et d’ouvriers se formèrent.
Ce fut le début de la révolution allemande de 1918. D’autres ports ainsi que les centres ouvriers de la Ruhr et de la Bavière furent gagnés par le mouvement : le 7 novembre était proclamée la république de Bavière ; le 8, les conseils d’ouvriers se créèrent en Saxe, en Hesse, en Franconie et au Wurtemberg. Les princes furent poussés à l’abdication, et le 9 novembre, le chancelier annonçait, de façon prématurée, l’abdication de l’empereur Guillaume II. A Berlin, au balcon du Reichstag, il y eut, à quelques heures d’intervalle, deux proclamations antinomiques : Philippe Scheidemann proclamait la « République de Weimar », et Karl Liebknecht la « République libre socialiste ».
 
Georges Wodli participa aux mutineries des marins de Kiel et adhéra au parti socialiste allemand.
Peu de temps après, l’Alsace était redevenue française et il rentra à Bischheim où il reprit son poste aux ateliers du chemin de fer.
Désormais Français, il dut refaire son service militaire à vingt et un ans, et fut affecté à Toulon, toujours dans la marine. En 1922, il partit travailler à Paris comme ouvrier-ajusteur, successivement dans les usines automobiles Renault, Farman et Hispano-Suiza.
Il y reste trois ans et repart pour l’Alsace. Il se marie, s’installe à Schiltigheim et travaille de nouveau aux ateliers de Bischheim. Son épouse, Salomé Felten, de trois ans sa cadette, était née à Bischheim. Elle lui survivra longtemps et mourra à quatre-vingt dix sept ans, le 2 mai 2OOO.
En juillet 192O, Georges Wodli avait adhéré au Parti socialiste, puis, en 1922, à la Section française de l’Internationale communiste, ainsi qu’à la CGTU des cheminots. Il ne suivit pas le groupe des autonomistes alsaciens, en 1929, mais resta fidèle au Parti communiste, dont il rejoindra le Bureau en octobre 193O, l’année où il fit un voyage en Russie et écrivit son autobiographie en allemand. Il était pressenti pour l’Ecole léniniste de Moscou. En 193O aussi, il devint secrétaire administratif permanent, puis, en 1934, membre du Bureau fédéral de l’Union des Syndicats des Cheminots d’Alsace et de Lorraine.
Il se lance dans la politique lors des élections législatives de 1932, à Molsheim, mais est battu par Henri Meck, du Parti catholique alsacien, appelé aussi l’Union populaire républicaine. Il subit le même revers lors d’une nouvelle tentative, en 1936, de nouveau battu par Henri Meck.
Par contre, au cours de ces deux années 1932 et 1936, il fut élu et réélu membre du Comité central du Parti communiste français.
 
En même temps, il avait des contacts avec la résistance allemande au nazisme. Il lui faisait parvenir des journaux clandestins par la Suisse, et soutenait les deux journaux communistes : «  Die rote Fahne » et  « Die deutsche Volkszeitung ». Il faisait connaître la résistance communiste allemande, phénomène important dont on a peu parlé.
Pour les nationaux-socialistes, arrivés au pouvoir en 1933, le communisme aussi bien que les Juifs menaçaient de constituer un état dans l’Etat. Les deux étaient liés, ayant suscité les révolutions russe de 1917, et allemande de 1918, avec le renversement des monarchies et l’anarchie qui leur succéda. Dès 1933, nombre d’Allemands furent envoyés dans des camps pour motifs politiques ; on en compta un million jusqu’en 1939. 5.7O8 centres clandestins diffusant des tracts, des brochures et des affiches étaient dénombrés dans les années 1935-1936 par la Gestapo. 57 députés du Parti communiste allemand (KPD) furent assassinés.
 
On comptait plusieurs groupes issus du KPD :
 
- L’Orchestre rouge ( « Rote Kapelle »), créé en 1942 , avec Leopold Trepper, qui agit aussi en France avec le Parti communiste clandestin. Il était animé notamment par un communiste, officier du renseignement travaillant au Ministère de l’Air du Reich, et par un haut-fonctionnaire communiste du Ministère de l’Economie. Son action : distribuer des tracts, et surtout rassembler des informations et les transmettre aux bureaux de renseignements étrangers, en particulier soviétiques et français.
Le groupe fut arrêté par la gestapo en août 1942.
 
- L’Aide rouge (« Die Rote Hilfe »), fondé en 1924 pour aider les persécutés du national-socialisme. Ce groupe fut dissout en 1936.
 
- Le groupe de Wilhelm Knöchel (1941-1943), visant à réorganiser la résistance au nazisme dans la Ruhr.
 
- Le groupe de Joseph Römer, cherchant à organiser un attentat contre Hitler. Römer est arrêté en 1942, exécuté en 1944.
 
- Un groupe était organisé sur les chantiers navals de Hambourg : tracts, lettres aux soldats sur le front de l’Est pour les inciter à refuser de combattre. Ce groupe fut démantelé en 1943-1944.
 
- Le groupe d’Anton Saefkow et Franz Jacob, à Berlin en 1943, préparait avec d’autres, l’attentat du 2O juillet 1944 contre Hitler. Les membres furent arrêtés et exécutés en juin 1944.
 
- En Thuringue, il y avait le groupe de Theodor Neubauer et Magnus Poser, fondé en 1942. Ils étaient en rapport avec des résistants de l’université d’Iéna, et avec des prisonniers-ouvriers du camp de concentration de Buchenwald, auxquels ils envoyaient de la nourriture, des tracts et aussi des armes. Ils furent arrêtés en 1944 et exécutés.
 
- Le groupe de Georg Schumann et Otto Engert de Leipzig, fondé en 1943, visait à unifier les divers mouvements de résistants communistes. Il se déployait en tracts, aide aux sabotages, aux désertions, aux prisonniers de guerre russes et travailleurs de force étrangers . On ignore comment s’est terminée son aventure.
 
-L’organisation d’un réseau de résistants communistes de Cologne, en 1943 : l’Allemagne libre (« Freies Deitschland »), avec distribution de tracts, aide au sabotage et aux désertions.
Ses membres ont été arrêtés.
 
- Le Comité national de l’Allemagne libre (« Nationalkomitee Freies Deutschland » ou NKFD) a été fondé à Moscou en 1943 pour aider les exilés et les soldats faits prisonniers lors de la capitulation de la 6e armée à Stalingrad. Il comprenait l’écrivain Erich Weinert, Wilhelm Pieck et Walter Ulbricht. Le groupe cherchait à détourner les prisonniers de guerre du nazisme, à encourager les soldats allemands à déserter ou à se rendre à l’Armée rouge, ce en quoi il s’illusionnait, leur sort étant pire encore. La plupart n’ont jamais plus revu leur terre natale.
 
- Pour les exilés communistes allemands, d’autres mouvements comme « Freies Deutschland » sont fondés en août et septembre 1943 en France, en Belgique et en Suisse.
Georges Wodli n’a pas pu les connaître.
 
- Le Parti communiste d’Allemagne oppositionnel (KPO), créé en 1928, fonde en France, après 1933, un comité qui est en contact avec les résistants allemands, et vise à former une union des travailleurs contre le nazisme et des cellules syndicales clandestines.
 
- Le groupe de Herbert et Marianne Baum, fondé à Berlin en 1938, avec des adolescents juifs communistes. C’était d’abord un groupe d’étude, mais après 1941 il devient actif sur le terrain. Une centaine de membres sont arrêtés en 1942 et exécutés. Herbert Baum se suicide. Un demi-millier de juifs berlinois sont alors déportés dans des camps.
 
- Enfin, le groupe célèbre d’Ernst Thälmann et Liselotte Hermann, aligné sur l’orthodoxie stalinienne, connaît, dès 1933, un grand essor.
Ernst Thälmann, né à Hambourg le 16 avril 1886, était secrétaire général du Parti communiste d’Allemagne, de 1925 à 1933, et député au Reichstag de 1924 à 1933. Un parti communiste dissident se créa en Allemagne contre la ligne soviétique du parti de Thälmann, le KPD-O.
Il devient le symbole de la résistance allemande et de la résistance communiste. Lorsqu’il est arrêté, en mars 1933, l’opinion internationale se soulève pour réclamer sa libération. En France, dès 1934, un « Comité Thälmann » se met en place et organise des manifestations en sa faveur.
Après un séjour de plusieurs années dans la prison d’Etat de Bautzen, en Saxe, Ernst Thälmann est transféré à Buchenwald et exécuté le 18 août 1944.
Liselotte Hermann, née le 23 juin 19O9 à Berlin, militant avec Thälmann au sein du KPD contre le fascisme, a été guillotinée le 2O juin 1938 à Berlin.
 
En 1939 commence pour Georges Wodli une période de grande instabilité professionnelle. De Bischheim, il est muté en janvier 194O à Gretz-Armainvilliers en Seine-et-Marne, puis au dépôt du génie d’Epinal ; ensuite en Seine-et-Oise, au camp militaire de Saint-Benoît. Il refuse l’annexion de l’Alsace, le 18 octobre 194O, et poursuit sa correspondance avec les résistants allemands.
Au printemps 1941 il est nommé délégué interrégional au Comité central clandestin pour l’Alsace-Lorraine, et prend le pseudonyme de « Jules ».
Le 3O avril 1941 il est arrêté et transféré à Roybon dans l’Isère, au camp de Fort-Barraux. Il s’en échappe et regagne à pied la région parisienne, ce qui lui vaut d’être condamné pour désertion par le tribunal militaire de Lyon.
Il se donne à fond , non seulement dans la résistance mais aussi dans la réorganisation des cellules du Parti communiste en Alsace-Lorraine, qui était interdit depuis 1939. Sous son action, dans le Réseau Wodli, des groupes s’organisent parmi les cheminots de Moselle, en liaison avec Jean Burger et le groupe Mario (voir notre conférence sur Laure Diebold), et chez les cheminots du Haut-Rhin et du Bas-Rhin avec Georges Mattern.
On peut se reporter ici à l’article très intéressant de Coralie Immelé : « La Résistance des cheminots entre 194O et 1944 : une histoire à la croisée des engagements individuels et collectifs. » (Dans : La Gazette des archives, année 2OO5, 198, pp.139-149), mais qui ne parle pas de l’Alsace.
Le combat était cependant le même : sabotage des voies ferrées et des trains, passage des évadés, diffusion de tracts. Dans les régions minières, les mineurs et les ouvriers de la métallurgie s’associaient aux actions des cheminots .
Dans le Bassin potassique, René Birr de Réguisheim travaillait avec Georges Wodli. Il avait été arrêté en mai 1942 et exécuté le 1er juin 1943 avec ses camarades : Adolphe Murbach, menuisier à Colmar, Auguste Sontag et Eugène Boeglin, instituteurs à Wintzenheim, membres du réseau Wodli.
Le 29 juin 1943, quatre autres membres de ce groupe furent arrêtés et exécutés : Edouard Schwartz de Lutterbach, Marcel Stoessel et Alphonse Kuntz de Mulhouse, ainsi que René Kern de Niedermorschwihr.
Plus de trois cents communistes alsaciens, dont cent quatre-vingt dans le Haut-Rhin furent internés à Schirmeck et exécutés.
 
Le 3O octobre 1942, Georges Wodli se trouve à Chatou, dans les Yvelines, cherchant à rejoindre sa famille qui avait été expulsée en 1942, et s’était réfugiée à Gretz où il avait travaillé. La police de Vichy le surprend de nuit, l’incarcère puis le conduit à Fresnes. Elle le livre à la Gestapo le 18 novembre.
Le 16 janvier 1943 il est transféré au camp de Schirmeck. On le conduit régulièrement à Strasbourg, à la rue Sélenick, pour des interrogatoires qu’il subit sous les coups et la torture.
Lors d’un de ces interrogatoires particulièrement barbare, il meurt sous la torture, le 2 avril 1943. Son corps est ramené au camp de Schirmeck. Ses tortionnaires : Schleite, Wolters, Hilger et Wünsch avaient fait croire qu’il s’était pendu dans sa cellule, version qui figurait sur son acte officiel de décès.
De Schirmeck, la dépouille de Georges Wodli fut conduite au crématoire du Struthof pour y être incinérée. Ses cendres ont été dispersées là-haut.
 
La reconstitution du Parti communiste alsacien, dans la ligne pure du Communisme international, la lutte contre le nazisme qui cherchait à le détruire, mais aussi le rêve de l’Alsace française, intégrée à la Patrie de la liberté de pensée et d’expression, où le Parti communiste aurait de nouveau sa place et pourrait déployer son idéologie : c’était bien cela le but et le combat de Georges Wodli. Il avait d’avance accepté de le payer de son sang, comme tant d’autres, qu’il avait vu mourir avant lui.
 
Il fut fait, à titre posthume, chevalier de la Légion d’honneur, décoré de la Croix de guerre avec palmes et de la Médaille de la Résistance. Une rue Georges Wodli se touve près de la gare de Strasbourg. Des rues lui ont été dédiées aussi à Metz et à Gretz.
En 1953, l’Union des Syndicats des Cheminots CGT d’Alsace-Lorraine publia à Schiltigheim, pour le dixième anniversaire de sa mort, le témoignage : « Heimat unterm Hakenkreuz ». Il fut traduit en français par Georges Bitte, et édité par Charles Hoeffel , syndicaliste cheminot de Montigny.
 
En plus de l’étude de Coralie Immelé, il faut consulter sur ce sujet :
René Bailleux : Zum 1O. Jahrestag der Ermordung von Georges Wodli, der
Freiheitsheld des Elsass (Strasbourg, 1953).
Samuel Goodfellow: From Communism to Nazism: the transformation of Alsatian
Communists (Journal of Contemporary History, vol. 27, 1992
pp.231-258 ).
Jacques Jacquet : Les Cheminots dans l’histoire sociale de la France (1967).
Bernard Reimeringer : Un communisme régionaliste ? Le communisme alsacien : 192O-
1939.
Léon Strauss : Le Parti communiste français en Alsace-Lorraine de la fin de 1938 à
la fin de 1941 (Presses de la Fondation nationale des Sciences
politiques, 1987).
Nouveau Dictionnaire de Biographie alsacienne, n° 4O (Georges Wodli).
 
 
Ste Marie-aux-Mines, 4 février 2O19, 
Danielle Vincent.